Gabriel Bonvalot, A travers le Tibet inconnu (1889-1890)

Un article de Louis-Marie Blanchard issu du livre “l’Exploration du Tibet” aux éditions Paulsen

« Nos gens sont las d’être seuls, las du désert et des longues marches et sans rien voir, pas même la fumée d’un feu. Ils sont affolés par le silence, ils sont abattus parce qu’ils n’entendent aucun des bruits que font les troupeaux humains, et vraiment ils en ont assez de ces plateaux monotones où pas un homme ne montre sa face, où les oreilles n’entendent parler que le vent impitoyable »

Bonvalot et le Prince d’Orléans

En matière  de solitude et d’immensités désertiques, Gabriel Bonvalot sait de quoi il parle. En 1889, au moment où il s’apprête à prendre le train pour Moscou, il a déjà mené deux grandes expéditions en Asie Centrale. La première lui a permis d’explorer la vallée de l’Amou Daria jusqu’à la frontière Afghane, la seconde de traverser en hiver la chaîne du Pamir Alaï jusqu’au Cachemire. Il sait aussi ce que c’est que de tailler la route  dans des conditions extrêmement difficiles, là où les chevaux avancent avec de la neige jusqu’au ventre, guidés  par des hommes équipés de bottes de feutre, de pelisses et de cagoules en peau de mouton, à la façon des montagnards kirghizes. D’après les nombreux témoignages de ses compatriotes, Bonvalot, doté d’une forte stature, dégage une impression de dynamisme et de  puissance qui impressionne son entourage. Presque insensible à la fatigue et à la maladie, il bénéficie d’une résistance lui permettant  de bousculer tous les obstacles.

Pour cette nouvelle expédition, rien n’a été négligé au niveau de l’équipement. Fort de ses expériences Bonvalot sait qu’il lui faut tout prévoir : des provisions en abondance, des cadeaux pour récompenser la bonne volonté et les services des indigènes et être capable, si nécessaire, de montrer les dents et « des dents aussi aiguës que celles du loup ». Aussi s’est-il muni d’un véritable arsenal de fusils, de revolvers et de cartouches, propres à dissuader toute tentative d’attaque à l’encontre de son expédition.

Ses succès exploratoires  lui ont donné une notoriété suffisante pour qu’il puisse trouver auprès du Duc de Chartres le financement nécessaire à ce nouveau et grand projet : une traversée nord-sud du Turkestan chinois et du Tibet jusqu’en Indochine. Le Duc, en retour lui a simplement demandé d’emmener avec lui, son fils, le jeune Prince Henri d’Orléans. Il a par ailleurs été décidé d’un commun accord de confier au retour les collections naturalistes et ethnographiques aux musées nationaux.

Le 6 juillet 1889, nos deux voyageurs gagnent Moscou par le train et y rejoignent Rachmed, un Ouzbek, qui a déjà participé aux précédentes expéditions de Bonvalot en Asie Centrale. Par la Volga et la Kama, ils traversent les montagnes de l’Oural, puis gagnent la ville de Semipalatinsk avant de se diriger vers la frontière du Turkestan chinois. Parvenus à l’oasis de Kouldja, les deux hommes font la connaissance d’un missionnaire, le Père Dedeken, qui décide de les accompagner et les aide à recruter des hommes et des bêtes pour constituer une caravane. Reste à recruter un interprète parlant chinois et mongol et à obtenir les laissez-passer nécessaires à la traversée de la région. Afin de ne pas alarmer les autorités chinoises, très sourcilleuses vis-à-vis des étrangers circulant sur les marches de l’Empire, Bonvalot reste très évasif sur son projet de traversée du Tibet. L’explorateur est parfaitement au courant des déboires subis par l’explorateur russe Prjewalski lors de ses tentatives pour atteindre Lhassa. Le départ de Kouldja a lieu le 12 septembre et sept semaines de voyage sont nécessaires à l’expédition pour atteindre le bassin du Lop Nor, à travers le désert du Taklamakan. Les écarts de température entre le jour et la nuit sont considérables, passant de + 38 degrés à – 9 degrés, juste ce qu’il faut nous dit Bonvalot, qui en a vu d’autres « pour qu’on s’enveloppe avec plaisir dans les longues couvertures ouatées ».

Négociations

Pour mener sa caravane à travers les passes rocailleuses, Bonvalot a recruté un chamelier aguerri, Imatch le bancal, un boiteux qui s’y connaît en chameaux. Ce dernier a eu la précaution de  munir les animaux de semelles de cuir qui protègent leurs pattes délicates contre les pierres coupantes. Cette première traversée se déroule donc sans encombres et le 6 octobre l’expédition atteint l’oasis de Kourla, une petite cité caravanière où séjourne une population bigarrée de chinois, et de musulmans Dounganes et Tarantchis. Reste à compléter les provisions de la caravane en vue de la traversée du plateau tibétain. On se procure à cet effet un monceau de galettes de pain, 280 livres de graisse de mouton, des raisins secs, du sel, de l’huile de sésame, 6000 livres d’orge pour les chevaux et du tabac. Il faut aussi recruter de nouveaux hommes de main et on engage à cet effet trois caravaniers Dounganes et un certain Parpa, capable entre autres de ferrer les chevaux et de fabriquer des selles de bât pour les chameaux.

Bonvalot, que rien n’effraie, ne tient aucun compte du refus des mandarins chinois d’Ouroumchi de le laisser partir et laissant en plan le représentant local, le chef Doungane de Kourla, indécis sur la conduite à tenir vis-à-vis de ces étrangers entreprenants, donne le signal du départ. L’objectif est pour l’heure de gagner Tcharkalik, une oasis blottie au pied de l’Altyn Tagh, une chaîne de montagnes rébarbative qui a donné du fil à retordre à plus d’un explorateur. Pour ce faire, on s’engage dans la vallée du Tarim et on traverse la large rivière sur des radeaux. A Tcharkalik, Bonvalot complète les préparatifs, tandis qu’Henri d’Orléans et le Père Dedeken poussent à cheval, une reconnaissance vers le Lac du Lop Nor, constatant non sans surprise  que la vaste étendue d’eau décrite par Nicolaï Prjewalski s’est réduite comme peau de chagrin et ne constitue plus qu’une zone de lagunes et de sables mouvants, recouverts d’une mer de roseaux. Bonvalot, de son côté a recruté de nouveaux hommes, dont Timour et Iça, deux solides gaillards à qui l’aventure ne fait pas peur, pour peu qu’on leur promette de bons gages. On peut à présent renvoyer chez eux les caravaniers russes et s’aventurer vers l’inconnu avec ânes et chameaux. 

Yaks lors de la descente d’un col

Avec la traversée de l’Altyn Tagh, l’expédition attaque les choses sérieuses, le froid et surtout l’altitude commencent à poser des problèmes. Le mal des montagnes se faire sentir par des  bourdonnements dans les oreilles et des saignements de nez qui rendent la progression pénible. Les deux principaux cols : la « Passe des sables » et la « Passe des pierres » ne sont franchies qu’avec beaucoup d’efforts. On scrute la moindre trace laissée par les nomades et les caravanes, seule garantie de ne pas se fourguer dans une impasse et d’être obligé de revenir sur ses pas. Bonvalot a eu vent que des pèlerins kalmouks empruntent cet itinéraire  pour aller et revenir de Lhassa, une cité aussi sacrée pour les mongols que pour les tibétains. Notre explorateur souhaite ardemment ne pas avoir à emprunter la route suivie par Evariste Huc et lui préfère un itinéraire, certes plus difficile, mais nouveau.

4 décembre : il faut attendre « que le soleil ait dégourdi les hommes et dégelé les cordes avant de commencer les préparatifs du départ », écrit Bonvalot. La température nocturne est en effet descendue à – 29 degrés. Subitement deux cavaliers Torgoutes apparaissent dans le lointain. On apprend qu’ils se sont séparés d’une caravane de retour de Lhassa pour chasser le yack sauvage. Voilà de quoi réjouir Bonvalot et le conforter dans son choix vis-à-vis de ses hommes dont le moral commençait à baisser. Le 5 décembre la petite troupe dresse son bivouac à Bag-Tokaï, un lieu que reconnaît Timour. Bonvalot, après avoir pris l’avis d’Henri et du Père Dedeken décide de tailler la route plein sud, en direction de Lhassa, une destination qui ne manque pas d’inquiéter les hommes de main de l’expédition qui menacent de renter chez eux. Fermement, comme à son habitude, Bonvalot réussit à remotiver sa troupe et l’on repart de plus belle à l’assaut des immensités désertiques du plateau tibétain. Après quelques jours l’expédition franchit l’Ambane-Achkane-Davane, un col  qui donne accès à une large dépression constellée de lacs. Bonvalot décide alors de renvoyer trois de ses hommes vers Tcharkalik avec le courrier à transmettre par la Russie. On passe bientôt devant un gros volcan que l’on baptise « Pic Reclus », en l’honneur du grand géographe français de cette époque. La température descend sous la barre des -30 degrés et le 24 décembre, Niaz, un chamelier, succombe, victime de l’altitude et du froid. Le sol est si dur qu’on doit se contenter de l’ensevelir sous un monceau de dalles de schiste. Chrétiens et musulmans s’unissent ensuite dans une même prière pour le salut du défunt, un homme courageux, apprécié de tous. « Les journées se succèdent, monotones. Toujours de petits lacs, des collines sablonneuses, lorsque le ciel est clair, on voit à l’infini des montagnes entremêlées de pics, de glace et de neige », nous ditBonvalot, inquiet de ne plus trouver de traces de caravanes. Le 6 janvier la température descend à – 40 degrés, et les animaux de bât, affaiblis meurent les uns après les autres. Le moral de la troupe est au plus bas et Bonvalot envoie ses meilleurs hommes, Timour et Iça à la recherche de précieux indices, tels que des crottes de chameaux. Le 17 janvier des traces de bivouac sont retrouvées, une caravane est passée là, et le 31 des tibétains se montrent enfin et même s’ils sont farouches, le moral de l’expédition remonte, car Bonvalot obtient au prix fort quelques moutons,  qui permettent à tous de se refaire une santé. Impossible par contre d’obtenir, même à prix d’or, de robustes poneys tibétains. Des consignes ont été données par les chefs locaux et comme le constate avec amertume Bonvalot : « Dans les tentes auprès desquelles nous passons, on ne voit que des vieillards, des femmes et des enfants. Les hommes sont partis avec leurs armes, on fait le vide autour de nous ». Le 12 février, Imatch, un caravanier kirghize que l’on a du hisser sur un cheval, meurt à son tour d’épuisement. Sa disparition, au moment même où l’expédition atteint le grand lac Namtso, afflige tous les membres de l’expédition et Bonvalot sent qu’il est grand temps de sortir de cet enfer.

Un pèlerin tibétain

Ce soir là l’explorateur contemple un magnifique coucher de soleil sur le lac qui scintille « comme un beau miroir d’argent ». Peu à peu, les cimes se perdent dans la brume, une pluie fine se transforme en grésil, la nuit humide et froide se referme sur le campement. Le 15 février, on dresse le bivouac au pied même d’une grande chaîne de montagnes, les Nyenchen Tangla, qui barrent l’horizon et derrière lesquelles Bonvalot sait bien, grâce au récit d’Evariste Huc, que se trouve Lhassa, la ville sainte. Il ne faut pas bien longtemps pour qu’apparaisse une délégation de dignitaires, chargés d’empêcher la caravane de faire route vers la ville et d’éloigner du Tibet ces étrangers indésirables. Pour l’expédition la situation devient très préoccupante, les chameaux meurent les uns après les autres, les derniers chevaux sont en piteux état et pour couronner le tout la plupart des hommes sont malades. Heureusement on apprend par l’Amban, chargé des négociations que ce dernier est autorisé à assurer le ravitaillement de l’expédition et qu’il attend la décision du Dalaï Lama concernant le sort qu’il doit réserver aux étrangers. Après quelques jours d’âpres négociations, Bonvalot, reçu en grand pompe dans le campement des dignitaires tibétains fait deuil de son projet d’atteindre Lhassa et sollicite l’autorisation de se diriger vers Batang, une ville du Tibet oriental. Moyennant finance, l’explorateur, avec son assurance habituelle, demande à ce qu’on lui fournisse ravitaillement, guides, montures et animaux de bât, nécessaires à ce long voyage. Plus d’un mois s’écoule avant que n’arrive la réponse de Lhassa, un temps qui permet à tous de se refaire une santé. Les tibétains qui ont fini par prendre leurs hôtes en sympathie les invitent à partager des festins où langues de yacks,  petits légumes conservés dans le sel et dattes permettent  à tous de retrouver des saveurs oubliées depuis longtemps. Le 2 avril arrivent enfin les instructions du Dalaï Lama, autorisant l’expédition à faire route vers Batang. Pour faire oublier leur interdiction de rejoindre la capitale du Tibet, les autorités diplomatiques offrent aux étrangers de multiples cadeaux, notamment des robes de brocard et des objets de culte. Les Français, ne voulant pas être en reste, se délestent de quelques montres et révolvers ainsi que de couteaux, ciseaux et miroirs, qui ravissent les tibétains. Or et lingots d’argent permettent à Bonvalot d’obtenir une soixantaine de yacks et une vingtaine de caravaniers, qui sous la direction d’un lama, accompagneront les explorateurs. Les tibétains s’engagent également à assurer le rapatriement vers le Turkestan chinois des Dounganes et  de Timour et Iça, par l’intermédiaire d’une caravane se dirigeant vers cette région. Le 5 avril les trois français se séparent de leurs compagnons de voyage, après des mois de souffrances et de durs efforts partagés. « Il faut se quitter cependant, ils portent la main à leur barbe avec l’Allah est grand que j’ai entendu si souvent, et nous les laissons là désolés et tout en pleurs », nous dit Bonvalot, visiblement très ému.

L’hiver touche à sa fin, les températures remontent et jour après jour, on perd de l’altitude. Nos explorateurs se laissent à présent guider, peu surs qu’ils sont de la fiabilité et de la précision de leurs cartes. Cols et traversées de gués se succèdent et dans les endroits les plus scabreux, on doit décharger les yacks et porter les charges à dos d’homme. Le 15 avril, on atteint le monastère de So, son allure de forteresse frappe d’autant plus les trois français qu’ils n’ont jamais vu, depuis leur arrivée au Tibet, que des campements nomades. Nouvelle surprise, la face sud du monastère offre à leur regard un ensemble de maisonnettes blanchies à la chaux, étagées sur la pente. Toutes sont  garnies de galeries exposées au soleil, dont les toits servent de terrasse et de cour aux habitants de l’étage supérieur. « Tranquilles » nous dit Bonvalot «  de bons lamas tête nue et rasée, drapés comme des sénateurs romains dans des plaids de bure de couleur sombre, se promènent sur les terrasses ».

Le 23 avril, l’expédition atteint un premier comptoir où des commerçants chinois  échangent du musc contre du thé, qui ne semble pas convenir à Bonvalot : « un thé de qualité inférieure, fournissant une exécrable tisane, mais que les indigènes préfèrent à tout, même aux roupies de l’Inde ». Pour ne pas avoir affaire au mandarin chinois de Chamdo et à ses soldats, on décide d’éviter la ville et d’emprunter un itinéraire qui passe par Lagoun, un village de forgerons, qui, dans des ateliers plus que rudimentaires, produisent quantité de haches, de pioches et autres outils.  

Aux plateaux désertiques succèdent bientôt de vastes forêts de sapins, de genévriers et de rhododendrons, peuplées de faisans, de daims et d’ours et à la grande satisfaction de Bonvalot, la chasse est abondante, de quoi compléter les collections naturalistes. Le soir on rôtit des brochettes de mouton, on mange du bon pain et du riz bien cuit ; en somme la belle vie, même si parfois, des tibétains se montrent récalcitrants. Le 19 mai notamment, Bonvalot a affaire à une bande de solides gaillards, armés de sabres et de fusils, qui font des difficultés pour fournir des bêtes. Après trois heures de marche, ils déchargent leurs yacks et refusent d’aller plus loin. Bonvalot, toujours droit dans ses bottes n’hésite pas à les menacer au revolver pour les contraindre à repartir. Finalement, après quelques heures tendues, tout finit par s’arranger…

Encore quelques passes, quelques rivières à traverser et on atteint la province du Gonjo, où un chef tibétain, annonce à Bonvalot que  les autorités chinoises ont donné des ordres pour empêcher par tous les moyens l’expédition de continuer sa route. Le chef tibétain, à couteaux tirés avec les mandarins, s’empresse de rassurer les Français : « On vous transportera à Batang et même à Tatsienlou, les tibétains vous aideront, car ils savent que le Ta-Lama est votre ami ».

Comme prévu, les explorateurs atteignent Batang, puis Tatsienlou  où avec l’aide du consul britannique à l’étape de Tatsienlou, les collections sont acheminées vers le port de Canton. Les trois explorateurs français font de leur côté, route vers le monastère de Litang, dernière grande étape tibétaine avant la province chinoise du Yunnan et le Tonkin. A son retour, Bonvalot, accompagné de Rachmed, son fidèle compagnon qui désire visiter Paris, recevra un accueil triomphal dans une capitale fière d’avoir vu un Français rivaliser avec les explorateurs russes et anglais. Convaincu d’asseoir la puissance de son pays aux yeux du monde, Gabriel Bonvalot, élu député, deviendra un fervent défenseur des menées coloniales de la France. N’avait-il pas dit en arrivant au Tonkin : « Nous avons là une colonie très riche, dont nous pouvons tirer un excellent parti ».

     Louis-Marie et Elise Blanchard